Bien pratique le bouc-émissaire…

J’arrive un peu en avance. Un déjeuner est prévu pour détendre l’atmosphère avant la réunion qui doit durer toute l’après-midi. Je croise dans les couloirs quelques participants à la réunion, pose quelques questions. La réunion a été organisée rapidement, je suis l’animateur, le facilitateur, peut-être (on verra) la catalyseur de la réaction chimique du groupe.

Le déjeuner se passe, l’ambiance me parait lourde, le boss arrive au dessert. Pour faire court, j’ai compris de mon enquête préalable que cette réunion est montée à cause de Monsieur Machin qui fait sa mauvaise tête. « De toute façon, il est insupportable, cette réunion est une farce, une perte de temps » est la synthèse des commentaires entendus à son propos. J’écoute, je suis influencé, je commence à regarder Monsieur Machin avec des arrière-pensées soupçonneuses. Il a d’ailleurs l’air tendu, son visage traduit la culpabilité probable. Consultant externe, je suis le point d’interrogation de la réunion, celui dont on se demande pourquoi il est là, celui aussi qu’on essaie, consciemment ou non de mettre dans son camp.

 

J’ai prévu une méthode de travail qui suit un processus de résolution de problème. Le boss, à la forte personnalité, m’a laissé le champ libre pour agir. Il remet en cause, un instant, le circuit que je propose de prendre, en particulier quand j’invite les participants à se lever et venir noter les problèmes identifiés, pour faire ressortir des priorités consensuelles. Mais il joue finalement le jeu, et me laisse guider le groupe dans un « vidage de sac » structuré.

 

L’ambiance s’est un peu détendue, le boss continue de poser les questions tranchantes dont il a le secret, et de régulièrement faire le tri entre les justifications (dont il a horreur) et les propositions parfois camouflées dans la confusion des propos. Soudain, le suspect commence à bouillir. Ah, Monsieur Machin craque, on va pouvoir sonner l’hallali, et le trucider sur la place publique. Chouette, tout le monde adore çà. A chaque projet son bouc émissaire, à chaque problème la défausse sur les autres.

 

Il bouille et le boss demande : « as-tu une synthèse chiffrée des coûts de développement et de production du produit ? » Le suspect est bien préparé. Il me prend le cordon du videoprojecteur et affiche à l’écran un découpage précis des coûts. Total : près de 80€ par produit ! Le boss sursaute : « mais le prix du marché pour un tel produit ne peut pas dépasser 50€ ! Comment se fait-il qu’il nous coûte si cher ? » L’exercice passe alors à l’analyse de chaque ligne du budget. Les participants expliquent chacun leur tour pourquoi ils ont demandé à Monsieur Machin de rajouter telle ou telle fonctionnalité. Monsieur Machin, cerné de demandes, et nullement dans une position d’arbitrage, se trouve écartelé entre les exigences plus ou moins fondées de ses partenaires, et la volonté de rendre service.

Le boss tranche et décide que le développement de ce produit doit être arrêté. Il me glisse, au milieu d’un moment de relâche « cette réunion valait le coup« , et je comprends « elle valait le coût« .

bouc-emissaireSoyons franc, j’ai failli tomber dans le panneau du bouc émissaire. Tout le monde le montrait du doigt. Il me paraissait un peu bourru et stressé, la gueule de l’emploi en quelque sorte… Une fois de plus, les apparences n’étaient-elles pas trompeuses…

 



A ce propos, selon Nicolas à qui je racontais cette anecdote… Lévinas aurait expliqué lors d’un commentaire talmudique que « si tout est monde est d’accord pour condamner un prévenu, libérez-le tout-de-suite, il doit être innocent »

Relisez la fable de la Fontaine « les animaux malades de la peste« …