Claude Onesta nous parle d’intelligence collective…

« Les philosophes ont été remplacés par les économistes » 

Claude Onesta, Avignon, 30 juin 2015.

Fin juin, j’assiste à une conférence baptisée :

« Performance durable : comment devenir numéro 1 et le rester ? »

L’intervenant : Claude Onesta, entraineur de l’équipe de France de handball.

Claude Onesta

Claude Onesta

 

A vrai dire, je n’observe pas de près ce sport, même si j’ai eu l’occasion de voir une ou deux finales de compétitions internationales ces dernières années. A l’annonce du palmarès de l’équipe de France lors de l’introduction de la conférence, je prends conscience de la pertinence du sujet. Le palmarès est impressionnant : multi champions d’Europe, du Monde, Olympiques… Préparée par le CJD (centre des jeunes entrepreneurs), cette soirée rassemble quelques centaines d’entrepreneurs de la région, Claude Onesta va créer des ponts entre son expérience d’entraîneurs et le management. On ne sera pas déçu. S’il n’emploie pas l’expression « intelligence collective », Claude Onesta développe avec force, nuances et modestie tous les ingrédients du succès de ce qu’il décrit comme la « libération des espaces ».

Il commence fort : « le talent seul ne suffit pas. La perte du championnat d’Europe en août 2012 est arrivée avec l’équipe la plus forte que j’ai jamais réunie, sans aucun blessé. »

Il rejoint en cela de nombreux exemples cités dans la formation sur l’intelligence collective animée par Robert Dilts.

Il continue : « par nature, on pense que le coach est celui qui sait ». Après l’échec de 2012, Claude Onesta remarque que ses joueurs sont dans la posture des gens obéissants, ce qui leur permet de s’affranchir de leurs responsabilités. Il en entend quelques-uns déclarer ensuite aux médias : « on aurait du », « il aurait fallu »… Il se sent trahi. La conférence glisse alors vers tout ce qui fera le succès par la suite : le partage, la coopération, la cogestion – l’expression « intelligence collective » n’est pas employée, sa démonstration va montrer que c’est bien de cela dont on parle…

Claude Onesta raconte comment il briefe son équipe après l’échec : « vous avez tendance à vous échapper, à courir vers la sortie de secours, sans savoir si le toit risque de vous tomber dessus ou sur la tête de vos coéquipiers. Alors moi dans 5 minutes, je ferme les issues de secours, vous avez 5 minutes pour quitter la salle ou rester. » Personne n’est parti. Cet épisode lui donne une forme de légitimité. Il va amener les joueurs à construire ensemble : « ce n’est plus le jeu de l’entraineur, c’est le jeu de l’équipe » – en prenant mes notes, j’ai d’abord hésité à écrire « jeu » ou « je », cette hésitation soulignant les confusions liées à l’invasion de l’ego quand le pouvoir vient. Et justement, Claude Onesta semble bien avoir échappé à ce risque – l’ego invasif – c’est l’une de mes conclusions à l’issue de son discours. Il parlait bien du « jeu ».

Equipe de France de Handball

Equipe de France de Handball

Le « jeu » de l’équipe certes ! Mais Claude Onesta continue de prendre les décisions. Cependant, au moment de sa prise de décision, il sait que tous et chacun ont pu s’exprimer. S’il est question de baisse de motivation, il demande « ce qu’il faut bouger chez nous »… pour remettre la motivation. Claude Onesta explique comment il distille discrètement des idées, que les joueurs tournent et échangent entre eux. Ses idées modifiées, que les joueurs se sont appropriées lui reviennent sous forme de propositions. Il nous parle malicieusement de sa tactique d’écouter la proposition, de ne pas se jeter dessus en disant « c’est génial » (c’était son idée après tout), de dire qu’il prend le temps d’y réfléchir, et après une nuit, d’en confirmer la mise en oeuvre : « c’est une bonne idée, on va essayer ». Les joueurs se sentent ainsi partie prenante de l’aventure, leur analyse a été valorisée.

« On ne peut pas se dissocier de l’épanouissement personnel. L’objectif c’est de devenir meilleur, mieux comprendre pour mieux s’associer. On veut que notre vie nous fasse grandir. »

Le discours est celui d’un coach en management ! Un partenaire dans la salle m’envoie un texto : « Laurent, tu es là ? Sors du corps de Claude !!! » J’en souris. Claude Onesta ajoute : « ainsi considérés, les gens ne viennent plus pleurnicher ».

« L’image du sport, c’est la souffrance. Nous, on vit bien, on mange bien, de la charcuterie, du fromage, des gâteaux même. Quand on arrive à l’hôtel, on nous demande quel est notre diététique, on répond que nous n’en avons pas. On mange normalement. Lors de compétitions, nous vivons 2 mois ensemble. Chacun a tout devant lui, peut faire ce qu’il veut. Chacun respecte l’engagement du groupe de poursuivre l’objectif choisi ensemble, ou bien il se fait éliminer par le groupe. Que se passe-t-il si un joueur reprend 3 fois du gâteau ? Devinez la réaction de ses coéquipiers ? »

L’un des interviewers pose une question dont je n’ai plus le souvenir. Claude Onesta répond en contrepied : « avez-vous compté le nombre de « comment » contenu dans votre question ! Il y en avait 6. Le comment, c’est la technique, il faut chercher le « pourquoi », redonner du sens. Pourquoi on le fait ? La fierté de la marque, comme celle de porter un maillot ! Une entreprise où les gens vivent bien ont envie de la défendre. Ce qui fait la différence sur le terrain, c’est que certaines équipes défendent un projet. Si les gens ont construit ensemble, c’est le meilleur moyen pour ne pas les voir en position de fuite. »

En période de crise, « je peux reprendre la main et devenir dirigiste. Dès que vous avez remis les gens sur des rails, vous pouvez remettre la liberté ». En clin d’oeil, il ajoute « j’ai tellement libéré d’espace, je suis apaisé de mon propre ego ».

J’ai bien aimé l’expression « apaisé de mon propre ego ». Celui-ci serait-il fatigant ?

Autre vision enthousiasmante de management : « c’est beaucoup plus facile de diriger des gens en mouvement. Plus vous êtes en train de contrôler, de vérifier, moins vous vous projetez alors que c’est votre métier ». Dans le « pourquoi on le fait », Claude Onesta parle de la mission de l’équipe de France par rapport aux jeunes qui trouvent dans le sport des possibilités de se dépasser, des objectifs à atteindre. « Jouer avec un ballon, ce n’est pas inventer la pénicilline, ça a peu d’importance, restons à notre place ». Il explique que c’est juste un métier. Ni le père, ni la conscience de ses joueurs, il insiste sur l’exemplarité. « Mes joueurs sont des gens comme les autres. Certains d’entre eux ne s’aiment pas. Ils respectent les compétences. Ce qui les unit est essentiel. C’est un pacte d’intérêt, pas de générosité. Je leur ai proposé quelque chose qui a généré de la performance, du résultat » – Notez le terme « générer », Robert Dilts parle souvent de la collaboration générative.

« L’équipe, c’est une association d’intérêts, pas une histoire de copains. C’est une forme de compagnonnage. La star a aussi le rôle de faire grandir. Pour être légitime, chacun doit être à l’écoute, être précis. Le jeune, je lui dis qu’il ne sert à rien ! Je le ramène à ses devoirs et obligations. S’il râle, il a perdu. S’il est là, c’est déjà un privilège. Je ne sélectionne pas les 15 meilleurs joueurs, je sélectionne les 15 qui seront les meilleurs ensemble. »


Claude Onesta raconte comment certains joueurs vont rester remplaçants dans un rôle capital. Doublure d’un grand champion, leur influence est considérable pour l’épanouissement de toute l’équipe. Dans son rôle de coach, il est attentif aux frustrations et valorise tous les rôles. C’est ce qu’il confirme lorsqu’il affirme que les primes de résultats sont réparties à parts égales, les remplaçants comme les stars touchent le même chèque. Les « stars » par ailleurs n’ont-ils pas de meilleurs salaires et conditions…

J’ai beaucoup aimé ce passage : « on a souvent pensé que mettre les gens en concurrence produit de la performance ». Ecouter et relire à ce propos l’article « l’argent est-il le moteur essentiel de la motivation ? »

Claude Onesta poursuit : « avec la concurrence, les individus perçoivent le danger, alors ils se protègent. Toute l’énergie passée à se protéger de personnes qui peuvent vous pousser dans le dos  dans l’escalier, toute cette énergie ne va pas dans l’action véritable, ce qui entraine une perte d’efficacité. On crée ainsi un pacte de faibles ce qui tue la performance. Si on est capable de s’associer, on crée un pacte fort entre gens qui se challengent ».

Claude Onesta

Claude Onesta

Avec son propre « coach », Claude Onesta n’est pas sur le « comment ». C’est quelqu’un qui le regarde, au fond de lui, quelqu’un avec qui il ne peut pas tricher, quelqu’un qui a de l’estime et le ramène à l’essentiel.

A propos d’estime et d’amour, Claude Onesta souligne : « mes joueurs, je ne les aime pas. J’aime mes filles. Mes joueurs, je les estime. Je suis content de retrouver certains d’entre eux. Certains autres, si j’avais quelques années de moins, je n’en ferais pas des copains. Mais tous ont un rôle à jouer ».

Quelques questions fusent dans la salle, l’une d’entre elle est amusante : « que feriez-vous dans 2 ans, si on vous proposait de reprendre la direction de l’équipe de France de football ? » Tout en nuances et en échappant au jugement hâtif, il nous parle d’un monde totalement différent où l’argent a pris un telle place qu’il déclinerait l’invitation…

Je ne peux m’empêcher de prendre le micro : « vous nous avez montré de manière magistrale la puissance de l’équipe. Vous côtoyez beaucoup de champions. Qu’est-ce qui fait la différence, pourquoi certains deviennent-ils des champions ? » Vous savez, quand on pose une question, c’est souvent parce qu’elle nous concerne…

Le début de sa réponse me touche au but : « un champion, il affiche ses intentions. Il déclare qu’il va gagner, dépasser… » Il me touche au but quand il rajoute : « chacun peut-être le champion dans son quartier, dans son domaine. C’est plus difficile de manager des personnes qui se camouflent, qui se protègent, qui n’osent pas ».

J’avais envie de demander comment faire pour toujours oser plus haut…Dans tous ces propos que j’ai taché de fidèlement mettre sur article à partir de mes notes, non seulement j’ai vu à l’oeuvre les fondamentaux auxquels je crois de l’entreprise libérée, mais j’ai perçu une authentique modestie, une retenue, une détermination, une vision. Claude Onesta parle de sa succession. Il doit s’effacer pour laisser la place à une autre philosophie et pour cela s’éloigner… après encore une paire d’années à la conquête de jeux olympiques, de championnat du monde, de championnat d’Europe.

Ses propos… de la pure inspiration pour les managers et entrepreneurs !

Quand il parle de managers, il emploie les mots « courageux, emphatiques, observer, comprendre, le courage d’affronter les situations complexes ». Quand il parle de son équipe, il emploie le mot « autonomie », c’est-à-dire « les entrainer à la prise de décision ».

Le lendemain, j’ai acheté son livre. 3 jours plus tard, j’en avais lu les 4/5… Passionnant.

Dans ses ultimes déclarations, Claude Onesta évoque la situation actuelle, la crise que traverse la Grèce, les Grecs qui sombrent dans la pauvreté et à qui on demande encore de payer, de payer les erreurs alors qu’ils sont exsangues. Plus tôt, dans les histoires d’équipe de France de handball, il expliquait qu’après la sanction de la faute commise, il est important de réintégrer la personne dans l’équipe, lui redonner sa chance de repartir. Il souffle alors : « Les philosophes ont été remplacés par les économistes ».

Je comprends l’origine du succès durable de l’équipe de France de handball. Chapeau bas le coach !

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