Congratulations, you did it, you are a winner…

En 1994, j’ai couru mon premier marathon. Quitte à faire un marathon, j’avais proposé à la petite équipe motivée pour le défi, de faire le marathon de New York. Je ne connaissais pas cette ville qui conservait une place fascinante dans mon imaginaire. Courir un marathon me paraissant un sacré défi, je trouvais que le décor devait être à la mesure de l’enjeu. J’aime bien raconter qu’on gagne son marathon de New York au moment où l’on paie la réservation du billet d’avion et du dossard – achat combiné auprès d’agences spécialisées, tant les candidats (beaucoup de français) se pressent à l’inscription. Une fois le billet payé – des mois à l’avance – l’espace pour échouer se réduit à portion congrue : on y va, il reste à courir, courir, courir, manger des pâtes, des pâtes, des pâtes… pour se préparer.

 

Aucune des courses précédentes n’avait de rapport avec le marathon, 42km et quelques centaines de mètres. Les semi-marathons, les courses de cotes, dans la gamme inférieure à 25km n’étaient pas toujours faciles, tout en restant « accessibles ». Courir 42km, l’épreuve est d’un autre tonneau ! Il est d’ailleurs amusant de constater que lorsqu’on court un marathon, on court dans la même épreuve que les champions du monde – ils arrivent juste un peu avant (un tout petit peu), mais on participe au même évènement. Ce doit être le seul sport où l’on peut avoir ce privilège.

 

marathon-new-york-l-autre-depart-353671New York, 5h du matin, l’hôtel : tous embrumés de sommeil et excités par l’épreuve qui nous attend, certains choisissent les pommes de terre cuites, d’autres les bonnes ventrées de spaghetti pour se charger le corps de sucres lents. L’expérience vaut le coup ! Après les 187 litres d’eau de rigueur à ingurgiter pour saturer de réserves tous les membres, nous faisons près de 2 heures de queue dans l’avenue où des centaines de bus embarquent les candidats. Je passe sans m’appesantir sur la plus terrible séance initiatique de ma vessie, l’absorption des 187 litres d’eau en ayant engorgé les moindres recoins, alors que nous déambulions entre les gratte-ciels dans un bus… sans toilettes ! Je n’ai pas pu atteindre la plus grande pissotière du monde, un arbre généreux – et fort public – a gentiment accueilli ma généreuse abondance toute aquatique.

 

Je passe aussi, cela mériterait une longue narration, sur le kaléidoscope sonore, visuel et sensationnel représenté par les 3 millions de spectateurs (qui ne regardaient que moi), les traversées spectaculaires des ponts, les zigzags entre les tours, les 10 coureurs de front sur toute la distance, les relais gargantuesques, les énergumènes déguisés, le coureur affichant dans son dos « it’s my 100 », cet autre avec la pancarte « I am 75 », cette coureuse au postérieur gigantesque (comme seuls les américains savent en produire) que je double au km 24 (ce qui signifie qu’elle courrait depuis 24 km devant moi, mon mètre 75 et mes 75 kg !), je passe sur l’organisation hors pair prévoyant des haltes massages après les 30 km, je passe, je passe…

 

Je passe car j’arrive dans Central Park, l’aboutissement d’un an d’entrainement intensif, la fin d’une épreuve où le cerveau ne sait plus convertir les milles en km tellement il est embrumé, noyé de substances que le métabolisme crée pour calmer la douleur.

 

Je passe et j’arrive, un certain nombre d’heures et de minutes après le coup de canon initial, la décence ne me permettant pas d’annoncer ici un score peu glorieux, une place dans le New York Times du lendemain en page 72, aux alentours de 24 000 ème sur 30 000 inscrits. Bref, pas la gloire mais le défi atteint !

 

J’en arrive au fait. Après toutes ces heures pendant lesquelles des milliers de coureurs défilaient sur la ligne d’arrivée, toutes ses heures où les gradins s’étaient dégarnis, toutes ces heures où les télévisions et autres médias étaient rentrées bien au chaud, des milliers d’anonymes continuaient fièrement de passer la minute de la délivrance, bouffis d’orgueil du défi accompli. Et là, chargés de l’organisation de l’arrivée, une troupe de personnel de la logistique, bravant le froid du mois de novembre et répartissant les coureurs dans la dizaine de couloirs d’arrivée tout en remettant des couvertures de survie pour les réchauffer, répétait à chacun :

« congratulations, you did it, you are a winner » !

En écrivant ces mots, je vous assure c’est vrai, un frisson me parcourt 20 ans après. Ces petits mots de félicitations, pour des participants lambda, aux résultats – j’ose le dire – médiocres par rapport aux champions, mais qui venaient de réaliser un exploit personnel, ces petits mots que les organisateurs avaient du demander au personnel chargé de l’arrivée de dispenser à tous, à chacun, ces petits mots 20 ans après, gardent toute leur force en moi.

 

Vous m’avez compris : au boulot, combien de fois donnons nous gratuitement ces petits mots qui changent tout dans la motivation, la reconnaissance, l’enthousiasme ? Ces petits mots sincères (car inefficaces autrement), ces petits mots qui soulignent l’effort, la réussite, le jalon passé, l’innovation, le travail d’équipe, le beau contrat rempli, la tache élémentaire accomplie avec cœur, etc… Combien de fois ? Ces petits mots changent tout dans les grands comme les plus modestes des réalisations.

Personne ne se rappellera de mon score au marathon de New York, et moi-même, je préfère l’oublier. Jamais je n’oublierai : « congratulations, you did it, you are a winner » !

 

Dites, les donnez vous à votre équipe ces petits mots qui changent tout ?