Le colibri et mon oncle Paul…

Qu’il est joli ce colibri !

La fable du colibri est maintenant bien connue… le petit oiseau fait des aller-retour (nb : l’orthographe du pluriel de cette expression fait débat) à la rivière, remplit son bec minuscule, et va le verser sur l’incendie qui fait rage dans la jungle. Les autres animaux fuient et se moquent de lui, du Lion à la Girafe, de la Gazelle au Singe : « tu es ridicule colibri, jamais tu n’arriveras à éteindre le feu ». « Certes », répond-il, « mais moi je fais ma part ».

 

Quand je raconte cette histoire dans les formations de management, cela laisse parfois ces grands responsables… rêveurs. Chacun se sent tellement dans la contrainte, l’obligation, la peur, l’impossible à atteindre, alors je raconte l’histoire de mon oncle Paul…

 

Quand j’étais étudiant à Rouen au début des années 80, j’ai été hébergé quelques années par mon oncle Paul, qui me louait un appartement niché dans les locaux d’un foyer de repris de justice. Oncle Paul, vieux prêtre de 75 ans, était arrivé jeune curé à Rouen. Après quelques visites à des prisonniers, il avait convaincu son évêché de créer un foyer pour ces humains perdus qui, sortant de prison, ne savaient plus où aller. Oncle Paul avait ainsi créé successivement 4 foyers à Rouen et accueilli des centaines de repris de justice. Je me souviens de ce vieux bonhomme, haut comme 3 pommes, aveugle d’un oeil et au champ de vision très réduit pour l’autre pupille (il faisait des ronds de tête pour trouver mon regard), recevant un ballot de 2 fois sa stature dans son bureau :

 

  • « Père, pouvez-vous me reprendre dans votre foyer ? »
  • « Quoi, répondit avec autorité mon oncle, tu t’es fait reprendre par la police ? Qu’as-tu encore fait ? »
  • « J’ai blablabla »… (je ne me rappelle plus du méfait avoué, par ce grand escogriffe penaud)
  • « Bon, je ne sais pas, il faut que je regarde si j’ai de la place, … »  répondit énervé mon grand oncle.

C’était son quotidien depuis plus de 50 ans.

Un jour que je discutais avec lui, je lui demandai :

  • « Oncle Paul, vous avez sans doute vu des centaines d’anciens prisonniers passer dans vos foyers, peut-être des milliers. Combien s’en sont sortis vraiment, ont réussi à retrouver une vie normale hors du vol, du viol, du crime ?« 

Mon oncle Paul, intrigué par ma question, fit 2 ou 3 roulements de tête tout en cherchant mon regard et me répondit :

  • « Je crois qu’il y en a 1, peut-être 2 !!!« 

 

Ce qui me stupéfia dans sa réponse, au delà du chiffre dérisoire, c’est le ton qu’avait employé mon oncle : aucun regret, aucune plainte, aucune désolation, pas un brin de tristesse. Un constat, terrible, sans appel, sans fierté non plus. Une réponse de colibri qui a fait sa part.

 

Nous sommes tous des colibris. L’univers nous dépasse, on est bien d’accord. Mais notre impact sur le proche environnement, au travail ou dans la société, si minime soit-il, est essentiel. Quand on a du pouvoir, chaque petit acte prend une dimension proportionnelle à notre territoire de jeu. Agir en colibri, sans attente de retour, juste pour devenir, comme le suggère le Dalaï Lama, un meilleur humain.

 

Ma collecte d’aujourd’hui qui, en principe, ne finira pas dans le ventre d’une baleine

 

De temps en temps, il me prend d’aller marcher dans la colline, muni d’un sac vide. Je le remplis au gré des rencontres de bouteilles vides, canettes, sacs en plastique, paquets de cigarettes écrasés et autres détritus. Combat perdu d’avance, me direz-vous, ou petit bec minuscule de colibri…

 

(article dédié à feu Paul de Vathaire)