Le jeûne et l’intelligence collective…

Il y a quelques jours, j’ai terminé un jeûne de 5 jours. Aucun rapport avec des convictions particulières, alimentaires, religieuses ou autre, juste une expérience que j’ai eu envie de traverser. Le déclencheur ? Le père Noël a déposé un livre dans mes souliers : « le Jeûne » d’Hellmut Lützner.

Le jeune

Ce livre vante les mérites du jeûne tant sur le plan physique que spirituel. J’aime les défis, je suis curieux, alors j’ai immédiatement, comme tout bon enfant après Noël, joué avec mon cadeau : 5 jours sans mâcher, 5 jours sans estomac ni intestins, 5 jours inspirés par un livre, accompagné par la famille, 5 jours encouragés par 2 complices familiaux qui avaient déjà tenté l’expérience et vidé leur hotte sur mes godillots.

 

Bien sur je vais relier tout à l’heure cette histoire au métier de manager… et à l’intelligence collective.

 

Ma jeune voisine m’a déclaré le premier jour de l’expérience, de sa petite voix inquiète de 7 ans : « tu ne vas pas mourir ? » traduisant ainsi ces peurs qui nous cernent, qui nous encerclent. Non, je ne suis pas mort. Simplement, cette expérience a bien éclairé ce début d’année :

 

  • j’ai réalisé à quel point manger est un réflexe presque compulsif – on se remplit pour bien des raisons, pas toujours les essentielles;
  • j’ai expérimenté l’absence de faim qui apparait le troisième jour, comme indiqué dans le livre – plus de faim, plus de digestion, pas d’inquiétudes, pas d’envie de nourriture;
  • j’ai observé les réactions alentours, les soutiens, les interrogations, les témoignages;
  • j’ai cuisiné, pour la première fois je l’avoue, un véritable bouillon de légumes à partir de vrais légumes et non de substances préparées, puisque la méthode recommande l’absorption de bouillons et de tisanes;
  • j’ai eu 2 longues insomnies – effet indiqué comme possible dans le livre – insomnies productives (j’ai écrit, j’ai lu), sans grand effet de fatigue significatif dans la journée;
  • j’ai appris que 35% de notre énergie vitale est consacrée à l’exercice éprouvant de la digestion, et que certaines performances sportives ont été réalisées par des jeûneurs après 39 jours sans nourriture (et avec un cadre médical d’observation);
  • j’ai récupéré du temps, en particulier à midi, habituellement consacré au repas, pour aller me promener;
  • j’ai aussi perdu du poids, quelques kilos partiellement repris une paire de semaines plus tard;
  • j’ai été bien inspiré professionnellement, des idées claires sur des pistes à suivre, une forme de lucidité fort agréable;
  • 2 jours après la rupture du jeûne, je suis allé jouer au tennis et là surprise… si mon jeu technique ne s’est pas amélioré 🙁  en revanche, j’avais l’impression d’avoir retrouvé la forme de mes 25 ans, une légèreté oubliée, pas simplement les kilos perdus, plutôt une sensation indescriptible de souplesse, de rebond, de réflexe, de douleurs envolées…

balle de tennis

Il est fort probable – cela est bien décrit par l’auteur du livre – que de nombreuses toxines bien implantées dans mes tissus, ont été délogées par l’absence de nourriture.

 

Pour faire simple sur cette histoire, le premier jour a été facile à vivre, le deuxième plus compliqué (harcelé que j’étais par un estomac confronté à une situation nouvelle), puis les jours 3, 4 et 5, dans un nouvel univers, avec l’absence de faim, un état d’éveil toute la journée – y compris à l’heure fatidique de la sieste après le déjeuner.

 

Le propos n’est pas ici de glorifier le « jeûne » comme la solution magnifique à tous les maux, ni de rester béât devant les bénéfices directs et induits de cette expérience. Simplement, j’ai changé une règle du jeu pendant quelques jours, avec un cadre précis (les recommandations du livre). Je me suis décalé, j’ai pris un défi bien en face, entouré de déstabilisations possibles – les doutes et inquiétudes de certains dans l’entourage, les bons plats préparés pendant cette saison des fêtes, ces plateaux de fruits secs et autres douceurs présentés devant mes yeux.

 

Pourquoi rapprocher cette expérience de celle proposée lors des ateliers en intelligence collective ?

 

Juste après mon jeûne, j’ai fait la connaissance d’un consultant qui m’a tenu à peu près le propos suivant : « l’intelligence collective, c’est une mode, cela ne résout pas tout, il reste des choses concrètes à résoudre au quotidien pour les managers et chefs d’entreprise, etc… »

Bien évidemment !

 

Pourtant, quand on emmène une équipe en séminaire avec une animation très originale -pas de transparents, pas de reporting, pas de tables, des exercices par 2, par 3, par 4, en groupes de toute taille, des jeux, du rythme, de la co-création, de la nature, des posts-it, des échanges sans débats, des idées concrètes et de l’émotion à évacuer, etc…- l’idée est de faire entrer un groupe dans une expérience (comme le jeûne), un temps particulier, un évènement qui marque, un instant de décalage, une exploration de nouveaux territoires. A l’issue d’un tel séminaire, retour aux affaires courantes. Oui mais…

 

Oui mais, comme lors du jeûne que je viens d’expérimenter, le regard sur les « affaires courantes » a changé. Les participants au séminaire ont tissé de nouvelles formes de relations. L’évènement a créé un ancrage, un point de référence, au delà du plan d’actions produit – le plan d’actions étant le « livrable » opérationnel et tangible, comme peut l’être la perte de poids quand on cesse de s’alimenter. Le séminaire en intelligence collective a-t-il tout résolu ? Il serait bien naïf de le penser. De même que le jeûne, ce moment particulier a ouvert de nouveaux champs de possibles, au niveau opérationnel, au niveau des actions à entreprendre, des priorités, et aussi dans le tissage subtil des relations de travail. Comme dans le jeûne, on se débarrasse de tout ce qui ne sert pas vraiment, pour travailler dans le fond. Je demande dans mes séminaires à ce que chacun vienne sans…

 

  • sans son ordinateur
  • sans ses rapports en cours
  • sans téléphone si c’est possible, en tout cas sans rendez-vous téléphonique

et avec…

  • avec ses jambes (et des chaussures de marche)
  • avec ses idées
  • avec ses oreilles
  • avec son humour
  • avec sa créativité

 

Comme dans le jeûne, l’idée du séminaire en intelligence collective est de s’abstenir de l’usage d’ingrédients qui peuvent s’avérer inutiles pour le travail en équipe : venir les mains vides, venir l’esprit ouvert à la découverte, à la surprise, à la co-création.

 

A la fin du jeûne, on ressent une forme d’état suspendu. A la fin du dernier séminaire que j’ai animé en intelligence collective, l’intensité de l’évènement s’est prolongé au delà du temps consacré. Pourtant, le manager qui m’avait sollicité m’a confié avec lucidité que l’effet de l’évènement risquait de se diluer dans les semaines à venir… et qu’il faudrait sans doute réanimer la flamme dans quelques mois. Comme pour le jeûne, dont je renouvèlerai l’expérience, je pense qu’il a raison. L’opportunité créée, instiguée, organisée donne un souffle de l’instant, peut aussi faire gravir une marche dans les niveaux de conscience – mon rapport à la nourriture pour le jeûne, mon rapport aux autres pour le travail en intelligence collective.

 

Ce souffle ou cette marche ne sont-elles pas une étape, parmi d’autres, dans le chemin du progrès ?

 

Le jeûne pas plus que le séminaire en intelligence collective ne sont une fin en soi. Réactiver régulièrement ces circonstances décalées, cela n’aide-t-il pas à s’élever dans la cohérence ?

Article dédié à Emmanuel et Anita

 

Relier le jeûne et l’intelligence collective, ai-je réussi mon pari ?