Pourquoi se disperser ne conduit nulle part…

Il est tellement tentant d’ouvrir un nouveau livre, de prendre encore un avion. Ces 2 actions font-elles partie de vos habitudes ? A titre personnel, la réponse est « oui ». Or, la question se pose de la dispersion. Où tous ces chemins conduisent-ils ? Je m’étais promis de lire et publier de timides commentaires aux lettres de Sénèque. Le temps a passé, l’intention s’était envolée… dispersion de l’esprit ? Actuellement, je contribue à l’écriture d’un livre sur la création d’un groupe Mastermind inspiré des méthodes d’intelligence collective, je suis parti à la recherche d’une citation de Sénèque…

 

De nouveau, j’ai emprunté sur ce site consacré à Sénèque, une lettre écrite à Lucilius (la deuxième). J’avais publié un premier commentaire de la première lettre : la plus grande partie de la vie se passe à mal faire.

 

Lisez cette Lettre II, j’ajoute quelques modestes réflexions ensuite.

Sénèque

Sénèque

« LETTRE II : Des voyages et de la lecture.

SOMMAIRE : Ne pas lire en courant mille auteurs divers sans se fixer à aucun, comme le voyageur qui ne séjourne nulle part : la multitude des livres dissipe l’esprit. Mais s’attacher à un petit nombre d’ouvrages et aux meilleurs, en extraire le suc, les digérer, enfin mettre chaque jour, comme Sénéque, une pensée frappante en réserve pour la méditer : ainsi l’on profite de ses lectures.

Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien augurer de loi : « Tu ne cours pas çà et là; tu ne compromets pas ta sérénité par des déplacements (continuels). » Pareille agitation dénote une âme malade. Le premier caractère d’une âme bien réglée est, selon moi, de savoir se fixer et séjourner avec soi-même. Or, prends-y garde, la lecture d’un grand nombre d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir aussi du caprice et de l’inconstance. Il faut t’arrêter à des écrivains choisis d’avance et te nourrir de leur substance, si tu veux y puiser des souvenirs durables.

 

Être partout, c’est n’être nulle part. A ceux qui passent leur vie en voyages, qu’arrive-t-il ? Ils se font beaucoup d’hôtes et pas un ami. Même chose arrivera nécessairement à qui ne lie commerce intime avec le génie d’aucun auteur, mais les effleure tous à la hâte, en courant. Aussitôt évacuée que reçue, la nourriture ne s’assimile ni ne profite au corps. Rien n’entrave la guérison comme le changement fréquent de remèdes. Une plaie ne se cicatrise pas tant qu’on y essaye de nouveaux appareils. L’arbre souvent transplanté reste sans vigueur. Il n’est chose si utile qui le soit en passant. La multitude des livres distrait l’esprit. Aussi, dans l’impuissance de lire tous ceux que tu pourrais avoir, il te suffit d’avoir ceux que tu pourras lire.
Mais, diras-tu, je me plais à feuilleter tantôt l’un, tantôt l’autre.

 

C’est le propre d’un estomac blasé d’aimer à goûter toutes sortes de mets. Cette variété, cette diversité le gâte au lieu de le nourrir. Aussi ne lis jamais que des auteurs estimés; et, si parfois il t’avait pris fantaisie de les quitter pour d’autres, reviens à eux. Prépare-toi chaque jour quelque nouvelle ressource contre la pauvreté, contre tous les autres fléaux. Dans les nombreuses pages que tu auras parcourues, choisis une pensée qui, ce jour-là, serve d’aliment à tes méditations (littér. pour la bien digérer). C’est ce que je fais moi-même. Dans la foule des choses que j’ai lues, je m’attache à un trait quelconque. Voici mon butin d’aujourd’hui. C’est chez Épicure que je l’ai rencontré, car j’ai coutume de m’introduire jusque dans le camp ennemi, non comme transfuge, mais comme éclaireur.

La belle chose, s’écrie-t-il, que la pauvreté joyeuse !

Mais elle n’est plus pauvreté, si elle est joyeuse. N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire plus qu’il n’a.
Qu’importent à cet homme l’argent de ses coffres, le blé de ses greniers ? Que lui fait le nombre de ses troupeaux, le chiffre des intérêts qu’il touche, s’il dévore des yeux le bien d’autrui, s’il suppute, non ce qu’il a acquis, mais ce qu’il voudrait acquérir ?

Quelle est donc, demandes-tu, la mesure de la richesse ?
D’abord le nécessaire, ensuite le suffisant. Adieu.

 

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 Avec grande précaution et mains égards, voici ce que je retiens du propos, de nature peut-être, à inspirer :

  • L’immense littérature de tout bord (il suffit de rentrer dans une librairie pour en prendre vertige) crée souvent cette frustration qui provient du « il y a tant à lire… ». Or Sénèque nous susurre que quelques oeuvres bien choisies, inspirantes, pourraient suffire, avec mission d’en approfondir les messages
  • « Etre partout, c’est n’être nulle part » touche aussi cette nouvelle habitude (dont je suis fervent) du voyage permanent. Le propos de Sénèque interpelle, tellement la perte de racines crée de multiples troubles – parfois même jusqu’à l’ordre public…
  • « J’ai coutume de m’introduire jusque dans le camp ennemi » n’est-elle pas une lucide proposition pour éviter la pensée unique ?
  • « D’abord le nécessaire ensuite le suffisant » nous met aussi au défi de cette course à l’exploitation sans fin, alors que nous évoluons sur une planète limitée en taille, et dont nous ne nous échapperons probablement jamais…

 

En lisant cette lettre de Sénèque, j’ai repensé à une rencontre professionnelle qui m’a beaucoup déçue… Ce n’est pas la première (ni la dernière) déception en la matière. Cela vous est-il arrivé : ressentir que quelqu’un pose largement plus d’intérêt au chèque que vous lui faites qu’à la création d’une vraie relation avec vous. Dommage, occasion ratée en cause d’un « effleurement à la hâte ».

En attendant, je vais remettre en lecture ou relecture, quelques auteurs que j’aime bien : Confucius (je vous conseille « le bonheur » de Yu Dan), Frédéric Lenoir (plein de très bonnes oeuvres, j’ai beaucoup aimé Petit traité de vie intérieure et l’Oracle de la Luna…) , Stephen Covey toujours, et j’en resterai là pour justement éviter la dispersion :-). J’ai pris un asiatique, un français, un américain pour colorier l’inspiration.

Et vous, qu’est-ce que cette lettre vous inspire ?