La plus grande partie de la vie se passe à mal faire…

by | Progresser, Temps | 1 comment

Sénèque

Sénèque

J’ai emprunté sur ce site consacré à Sénèque, la première lettre écrite à Lucilius. Toutes les pérégrinations sur le temps que j’évoque avec ingénuité sur mon blog ne sont pas d’hier, bien sur. Mon bon ami Francis m’a orienté vers Sénèque. La première lettre de Sénèque, philosophe du 1er siècle est justement consacrée au temps. La voici :


“LIVRE I.

LETTRE I : Sur l’emploi du temps.

Suis ton plan, cher Lucilius ; reprends possession de toi-même : le temps qui jusqu’ici t’était ravi, ou dérobé, ou que tu laissais perdre, recueille et ménage-le. Persuade-toi que la chose a lieu comme je te l’écris : il est des heures qu’on nous enlève par force, d’autres par surprise, d’autres coulent de nos mains. Or la plus honteuse perte est celle qui vient de négligence et, si tu y prends garde, la plus grande part de la vie se passe à mal faire, une grande à ne rien faire, le tout à faire autre chose que ce qu’on devrait. Montre-moi un homme qui mette au temps le moindre prix, qui sache ce que vaut un jour, qui comprenne que chaque jour il meurt en détail ! Car c’est notre erreur de ne voir la mort que devant nous : en grande partie déjà on l’a laissée derrière ; tout l’espace franchi est à elle.

 


Persiste donc, ami, à faire ce que tu me mandes : sois complètement maître de
toutes tes heures. Tu dépendras moins de demain si tu t’assures bien
d’aujourd’hui. Tandis qu’on l’ajourne, la vie passe. Cher Lucilius, tout le
reste est d’emprunt, le temps seul est notre bien. C’est la seule chose,
fugitive et glissante, dont la nature nous livre la propriété ; et nous en
dépossède qui veut. Mais telle est la folie humaine : le don le plus mince et le
plus futile dont la perte au moins se répare, on veut bien se croire obligé pour
l’avoir obtenu ; et nul ne se juge redevable du temps qu’on lui donne, de ce
seul trésor que la meilleure volonté ne peut rendre.

Tu demanderas peut-être comment je fais, moi qui t’adresse ces beaux préceptes.
Je l’avouerai franchement : je fais comme un homme de grand luxe, mais qui a de
l’ordre ; je tiens note de ma dépense. Je ne puis me flatter de ne rien perdre ;
mais ce que je perds, et le pourquoi et le comment, je puis le dire, je puis
rendre compte de ma gêne. Puis il m’arrive comme à la plupart des gens ruinés
sans que ce soit leur faute : chacun les excuse, personne ne les aide. Mais quoi !
je n’estime point pauvre l’homme qui, si peu qu’il lui demeure, est content.
Pourtant j’aime mieux te voir veiller sur ton bien, et le moment est bon pour
commencer. Comme l’ont en effet jugé nos pères : ménager le fond du vase, c’est
s’y prendre tard. Car la partie qui reste la dernière est non seulement la
moindre, mais la pire.”

—————————–

 De cette leçon du fond des âges, je retiens plusieurs éléments comme autant de rappels vertigineux :

  • sur 124 lettres de Sénèque, la première est consacrée au temps, “notre seul bien”, ce qui en souligne l’importance – je ne savais pas que je m’inspirais de ce philosophe en proposant la série de vidéos “le temps est mon choix
  • pour parler du temps, Sénèque lance “reprends possession de toi-même”, indiquant par là même ce choix qui nous appartient…
  • il prévient qu’une grande partie de la vie passe à faire tout autre chose qu’on ne devrait !
  • si “on excuse les gens ruinés, personne ne les aide” semble signifier que nul autre que soi-même ne peut vraiment décider de prendre en main la véritable conduite de son temps…
  • de manière plus anecdotique, je note que Sénèque “tient note de sa dépense” – c’est amusant de rapprocher cela d’un des premiers exercices dispensés en formation “optimiser son temps“, qui consiste à faire un cahier de temps pendant quelques semaines pour faire le constat réel de comment on consomme (ou consume) son temps…
  • enfin, Sénèque nous parle aussi de “l’ici et maintenant” cher à tous les guides spirituels de notre temps, quand il souligne “tu dépendras moins de demain si tu t’assures bien d’aujourd’hui”…

 

Pour être sincère, j’ai très peu lu de philosophie. Pourtant, j’ai forte conscience que nombre de nos opinions et pensées puisent leur source dans les écrits parfois multi-millénaires. Cette lettre de Sénèque demeure assez simple à décoder – ce n’est pas toujours le cas des textes philosophiques – et m’encourage à lire les suivantes…

Et vous, qu’est-ce que cette lettre vous inspire ?
 
 

1 Comment

  1. chl

    salut Laurent,je mesuis régalè àrelire le texte de référence bien reçu ce matinpour lequel j’ai une remarque importante à savoir qu’on ne parle pas de temps polychrome mais de temps polychrone:le temps plutot quela couleur( La danse de la vie de EDWARD.T.HALL ed du seuil)
    par ailleurs J’en ai profité pour relire Sènèque avec beaucoup de plaisir mais en relevant un point de désaccord ou de risque de mauvaise interprétation.Tu dépendras moins de demain si tu t’assures bien d’aujourd’hui(à condition de considérer que le temps s’aprécie de demain à aujourd’hui et non le contraire comme c’est le cas chez une majorité de gens aujourd’hui.A bientot mon ami.Tres cordialement.Christian

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N°1 : je rentre dans le bureau de mon chef. Depuis 3 semaines, je travaille un plan marketing avec mon équipe. Je vais lui présenter les résultats de ce travail d’une dizaine de collaborateurs de qualité. Lui, top manager, diplôme le plus ronflant qu’on puisse trouver dans notre douce France, m’écoute moins de 5 minutes. Tout d’un coup, il se lève, tout sourire, se dirige vers le tableau blanc accroché au mur : « OK Laurent, ce n’est pas du tout comme cela qu’il faut s’y prendre ».

Suit une magnifique démonstration, brillante. J’ai le moral à zéro, je sors de son bureau en pensant: « on est une équipe nulle. En 5 minutes, il a démonté tout notre travail »…

N°2 : je rentre dans le bureau de mon chef. Depuis des mois, je me débats sur un projet complexe, qui implique tous les départements de l’entreprise. Je viens comme chaque quinzaine, une heure dans son bureau pour lui présenter mes « petits soucis ». Il est américain,  directeur financier, l’entreprise pèse 1 milliard d’€ de chiffre d’affaires. Avant, il était contrôleur financier mondial d’Intel – vous savez la petite boite américaine qui met des puces électroniques partout. A chacun de nos tête-à-tête, il m’écoute lui raconter mes petits malheurs. Puis il me pose des questions, ouvertes la plupart du temps (en anglais): « que penses-tu que … », « pourquoi crois-tu que … », « quelles sont les pistes que tu imagines… ». Après chaque entretien, je ressors de son bureau gonflé à bloc.

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