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6 avril 2020 – chronique de la crise du Coronavirus vue de Zagora. 

Le 14 mars, je reviens du désert. Les compagnes et compagnons sortent des dunes magiques, les yeux pleins de poussière d’étoiles, ils voguent d’un nuage à l’autre sur une myriades de tapis volants. Chacun écoute son Petit Prince, personne ne le sait.

 

Le Petit PrinceIls ignoraient tout de cette rencontre. Depuis fort fort longtemps, leur Petit Prince s’est endormi, s’est envolé dans le ciel, avec les choses des grands : la responsabilité, le sérieux, le temps qu’il faut consumer.

 

 

Dans le désert tout s’est arrêté. Le Petit Prince est venu les chercher, chacun son tour : les masques se sont envolés, les cœurs se sont mis à chanter, les pieds les mains ont joui de plaisir, brassé le sable chaud.

 

Pourquoi faudrait-il revenir ? Peut-on rester dans les nuages ?

Et si le moteur du 4X4 qui ronronne déjà, s’envolait  à son tour dans les nuages. Il glisserait de planète en planète. Il irait écouter des roses, des rois, des pauvres types malheureux qui lui diraient d’arrêter de faire du boucan, d’arrêter de les faire tourner en rond, de se transformer en tapis volant. Chaque année c’est pareil, tout plein de Petits Princes me disent de renvoyer le 4X4 se faire pendre ailleurs.

 

Pourtant il faut rentrer. La voix du Petit Prince, ce n’est pas sérieux, ce n’est pas responsable. Le temps doit reprendre ses droits. Le temps a le droit de nous reprendre. Il est payé pour ça ! Le thé chaud, le goût de la menthe, et puis des chaises, et puis une table, charmes oubliés, et puis des gens dans ce bar du sud, le monde continuait-il donc de tourner ? Voilà les téléphones, étrange affaire. Youssef nous a bien dit mais le nuage était trop haut. Le son n’est pas arrivé. Les Petits Princes étaient trop occupés à regarder le soleil se lever, le soleil allumer les dunes, puis les collines arides, puis les faubourgs teintés de cette terre ocre.

 

Bouton de démarrage, code secret, connexion wi-fi, recherche des messages. Hébété, chacun tombe du nuage. L’armée secrète des Coronavirus a envahi en rangs serrés la planète. Que personne ne bouge, tout le monde est fait prisonnier. Plus de Petits Princes, plus de nuages, plus de dunes, plus de soleil, plus de planète qui bascule en arrière. L’anxiété gagne, l’anxiété gagne, l’anxiété gagne.

 

Création Capucine

Il est 1h du matin. Revirement de situation. Les avions décollent. Il faut trouver un taxi. Il faut près de quatre heures pour rejoindre l’aéroport. Partons, partons. Tous s’en vont, moi je reste. J’ai un autre plan. Ce lundi, un petit avion décolle d’ici vers Casablanca. Puis survol de l’océan vers le Canada. C’est là que je mène ma vie de grand. Je sais que mon vol entre Casablanca et Montréal est annulé. Peut-être devrais-je m’échapper avec mes compagnons, tenter de regagner la mère patrie, la France en tourbillon. Tous s’en vont, moi je reste. Le taxi les emporte dans la nuit.

 

Minuscule aéroport, lundi matin, mon Petit Prince me dit de rester. L’avion a décollé vers Casablanca. Je n’ai pas réalisé. Je suis resté seul dans l’aéroport de poche. Les portes se sont fermées. Un policier me laisse sortir. Je suis dehors. Mon Petit Prince me dit qu’il est l’heure de pleurer.

 

Youssef s’occupe de moi.

Ils sont sympas ces belges. Rentrés de toute urgence du désert, au milieu d’une semaine de rêve. Tout leur indique le chemin du retour. Je vais partir avec eux. Demain dès l’aube, à l’heure où s’allume la montagne, je partirai. Je vais monter dans leur minibus, partir au nord. Mon sac est prêt. Je rejoins les Belges pour le petit déjeuner. Hier soir, avant de m’endormir, mon Petit Prince m’a dit de rester. Tout est possible : partir, rester. Je reste. Mon Petit Prince me dit de pleurer. Les Belges sont partis.

 

Youssef s’occupe de moi. Ses enfants me sautent dessus. Ali m’emmène au marché. Mohamed me sert du thé, je n’ai pas demandé. Brahim me reçoit dans sa kasbah. Youcine, et puis Omar, me préparent à manger. Khadija ou Fatima viennent faire le ménage de ma chambre (toujours les femmes). Un vieux monsieur dans la rue répond à mon Salam par un “bienvenue chez nous”. Il y a une guitare. Je chante, nous chantons.

 

Création Capucine

Mon Petit Prince me dit « monte sur cette montagne ». Alors je monte sur la montagne. Sur le sentier, il me dit « parle de tes émotions ». « Mais je suis occupé à marcher, moi, c’est important, le soleil finira par se coucher et je n’ai pas de lampe de poche ». Il s’en fiche complètement. Il est têtu comme une bourrique. Il me répète « enregistre tes émotions ». Je lui dis d’accord : « j’enregistre la peur et je finis de gravir la montagne ». Alors j’enregistre la peur. Et je gravis la montagne. Il ne lâche pas le morceau. En haut de la montagne, mon Petit Prince me dit « enregistre la colère ». Mais je dois regarder le paysage ! « S’il te plaît enregistre la colère ». Alors j’enregistre la colère. Je redescends de la montagne. Dans son ombre, je ruisselle de sueur. Mon Petit Prince me dit : « enregistre la tristesse ». « Mais tu m’embêtes à la fin, j’ai déjà fait la peur et la colère ». « C’est pas grave, enregistre la tristesse. S’il te plait ». Alors, j’enregistre la tristesse. « Et la joie alors, tu la veux aussi ? » « Ce n’est pas l’heure de la joie. On verra ça plus tard ». Le lendemain, j’enregistre la joie.

 

Mon Petit Prince me dit « enregistre des chansons ». « Mais personne n’écoute mes chansons ». « Enregistre quand même ». Alors j’enregistre des chansons. Mon Petit Prince me dit : « enregistre ce que tu penses, tout le monde a peur ». « Mais tout le monde est trop occupé. Il faut compter les morts ». « C’est pas grave, enregistre ce que tu penses ». Alors j’enregistre ce que je pense.

 

Je dis à mon Petit Prince, parce que je suis une personne sérieuse et responsable : « qui s’occupe de mon anxiété alors ? » Mon Petit Prince me dit : « je ne connais pas ce mot, ça n’arrive jamais. Et puis tu as d’autres choses importantes à faire. Enregistre des chansons, enregistre tes idées, écoute les cœurs qui saignent, parle à Youcine ». Alors j’enregistre les chansons, j’enregistre des idées, j’écoute des cœurs qui saignent, je parle à Youcine. Il me montre les chanteurs Berbères. Je demande à mon Petit Prince : « mais quand cela finira-t-il ? » Il me répond : « arrête de me poser des questions de grandes personnes. Je n’ai pas envie de devenir une grande personne. Les grandes personnes sont trop occupées. Elles n’ont pas le temps d’écouter des chansons, de brasser le sable, de sentir le vent, de voir la fourmi, de surprendre la feuille qui tourne, qui tourne, qui tourne jusqu’à caresser le sol. Ecoute ton Petit Prince ».

 

Alors j’écoute mon Petit Prince.

(ce matin, bien avant que le muezzin ait lancé son appel matinal, mon Petit Prince m’a demandé d’écrire cet article. Alors j’ai écrit cet article).

—article dédié à Sandrine, qui depuis le début, est d’un soutien sans faille et à Savinien à qui j’ai lu et relu le Petit Prince un nombre incalculable de fois. Un grand clin d’oeil à Antoine de Saint Exupéry, inspirateur modèle—

Racontez ci-dessous ce que vous dit votre Petit Prince en ce moment…

 

Cycle d’articles sur les émotions :

  1. Ecoute ton Petit Prince
  2. La peur
  3. La colère
  4. La tristesse
  5. La joie

 

6 Comments

  1. Izabel Coutu

    Salut Laurent, magnifique ton texte!
    Je me suis fait opéré le 6 mars, soit 10 jours avant que le branle bas de combat des grands s’installe à Montréal. J’étais donc déjà au ralenti avant que la planète s’y mettent aussi. Depuis, mon petit Prince me dit à tous les jours d’aller m’asseoir au bord du fleuve qui porte ton nom. Et je reste là des heures à écouter le bruit de l’eau contre la rive, j’ai vu fondre la neige, vu les outardes et les canards pataugés…hier, après la pluie une multitude d’escargots étaient posés sur les feuilles trempées au sol. Puis que dire du ciel qui ne cesse de m’émerveiller par ses infinis beautés. Mon petit prince me dit de m’émerveiller de la vie en moi et autour de moi, de rire avec mes filles de 16-18 ans. De savourer les repas partagés…et aussi d’enregistrer les émotions de joie, d’ennuis, de colère, de frustration, de tristesse, de peur, de confiance, de paix intérieure et d’amour. Ce confinement et cette chirurgie sont donc des cadeaux me permettant d’accueillir mon petit prince et de cultiver ma paix intérieure.

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  2. Laurent de Rauglaudre

    Bonjour Izabel, c’est exactement ça, j’aime bien : “écouter le bruit de l’eau contre la rive, voir fondre la neige, voir les outardes et les canards patauger”…

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  3. Aïcha

    Finalement, le Petit Prince, peut-être qu’il suffit pour vaincre le juge et la victime ? Ravie que tu aies pu l’entendre, et surtout l’écouter. Occupe-toi bien de lui!

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  4. Laurent de Rauglaudre

    Tu as raison… mais il n’a pas toujours le droit de s’exprimer tranquillement. Le Petit Prince se fait souvent rabaisser le caquet : “tu n’es pas sérieux petit, on est dans le monde des grands maintenant”… Pourtant, il a quelque chose d’essentiel à dire. Merci de ton commentaire…

    Reply
  5. Natta

    Comme toi j’étais à Zagora qd est arrivé ce fameux virus qui a tout chamboulé . Je viens maintenant 2 fois par an depuis 3 ans retrouver mes amis nomades, ma 2eme famille dans mon coeur. Pour cela, j’ai du changer qq peu ma vie pour pouvoir retrouver mon petit Prince , écouter cette voie de l’essentiel, l’essence de notre vie, de ma vie en tout cas maintenant. Sauf que si j’ai laissé passé bp d’avions comme toi pour ne pas rentrer, il y a eu malgré tout cet “avion de trop” qui m’a embarqué brutalement, m’a arraché de mes amis des dunes…. pour rentrer “rassurer” ma famille et me confiner avec elle. Combien de larmes versées face à cette incompréhension, ma petite voix intérieure qui me demandait avec toute son innocence : “Pourquoi es tu rentrée si tu ne le voulais pas?”….. Alors cher Laurent, qd je suis tombée sur ton blog, que j’ai lu ton histoire, je me suis dit que tu avais vraiment bien fait d’écouter la voix de ton petit Prince car lui seul sait ce qui est important ds la vie. Profites pleinement de tes jours et de tes nuits parmi tes amis dans ce pays si chaleureux, embrasse Zagora pour moi s’il te plait et prenez soin les uns des autres. Si cela est possible, je veux bien avoir des nouvelles de Zagora et de l’evolution de la situation car je crois qu’il y a qq cas qui ont été signalés ces derniers jours? Merci tout plein en tout cas pour ce partage et désolée d’avoir été un peu longue !!!!!!

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  6. Laurent de Rauglaudre

    Merci Natta de ce partage. Pas toujours facile d’écouter son “Petit Prince”. Entre responsabilités, peurs, injonctions, et intuition quelle voix (voie) faut-il privilégier ? A Zagora, la vie continue. La solidarité est dans la culture. Personne ne se plaint même si avril est théoriquement le meilleur mois pour le tourisme.
    J’embrasse Zagora pour toi. Prends soin de toi et de ceux que tu aimes.

    Reply

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Co-auteur du livre “Les groupes Mastermind, accélérateurs de réussite”, premier ouvrage publié en français sur le sujet. Co-écrit en intelligence collective. Egalement disponible en anglais et en espagnol.

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N°1 : je rentre dans le bureau de mon chef. Depuis 3 semaines, je travaille un plan marketing avec mon équipe. Je vais lui présenter les résultats de ce travail d’une dizaine de collaborateurs de qualité. Lui, top manager, diplôme le plus ronflant qu’on puisse trouver dans notre douce France, m’écoute moins de 5 minutes. Tout d’un coup, il se lève, tout sourire, se dirige vers le tableau blanc accroché au mur : « OK Laurent, ce n’est pas du tout comme cela qu’il faut s’y prendre ».

Suit une magnifique démonstration, brillante. J’ai le moral à zéro, je sors de son bureau en pensant: « on est une équipe nulle. En 5 minutes, il a démonté tout notre travail »…

N°2 : je rentre dans le bureau de mon chef. Depuis des mois, je me débats sur un projet complexe, qui implique tous les départements de l’entreprise. Je viens comme chaque quinzaine, une heure dans son bureau pour lui présenter mes « petits soucis ». Il est américain,  directeur financier, l’entreprise pèse 1 milliard d’€ de chiffre d’affaires. Avant, il était contrôleur financier mondial d’Intel – vous savez la petite boite américaine qui met des puces électroniques partout. A chacun de nos tête-à-tête, il m’écoute lui raconter mes petits malheurs. Puis il me pose des questions, ouvertes la plupart du temps (en anglais): « que penses-tu que … », « pourquoi crois-tu que … », « quelles sont les pistes que tu imagines… ». Après chaque entretien, je ressors de son bureau gonflé à bloc.

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