Top 3 du bêtisier

Dans le déferlement désordonné de communication que nous ingérons, nous avons droit a tout le spectre depuis les plus belles idées jusqu’aux plus stupides, voire les plus dangereuses. Ce matin, je me réveille en me demandant quel est le top 3 du bêtisier que j’ai entendu ces dernières semaines.

 

Chronique du Coronavirus vue de Zagora – 2 mai 2020

 

J’ai lu récemment, “ceux qui pensent que la crise du Coronavirus va tout changer se trompent, ceux qui pensent que la crise du Coronavirus ne va rien changer se trompent”. Cette interruption involontaire de l’activité frénétique est l’occasion de nous poser quelques questions. Quel est notre mode de pensée automatique ? Pourquoi acceptons-nous d’entendre, de prolonger parfois des affirmations qui ne sont pas des vérités absolues ? Pourquoi leur donnons-nous notre accord (voir la série d’articles sur les accords Toltèques) ? Je n’aborde même pas ici le déferlement des fausses nouvelles…

 

Dans un article intitulé trompeuses certitudes que j’ai publié en juin 2005 sur un autre blog, je commençais par une citation attribuée à Einstein (je n’ai pas vérifié, mais j’aime bien cette phrase) : “il est plus difficile de désagréger une idée reçue qu’un atome“. Puis je racontais dans l’article une bêtise que je relayais sans réfléchir, jusqu’à ce que quelqu’un me demande pourquoi je disais ça. Cette simple interrogation intelligente m’a amené à cesser de dire la bêtise en question. En l’occurence, la bêtise était : “c’est difficile de créer une entreprise en France”, ce qui est objectivement faux.

 

Bref, tout le monde dit des bêtises, y compris votre serviteur bien entendu. J’aime bien qu’on me fasse remarquer, avec gentillesse, bienveillance, si possible une parole impeccable, quand je dis des bêtises. Cela fait progresser.

Dans le top 3 du bêtisier de ces dernières semaines, après un réflexion  personnelle, non démocratique, unilatérale, subjective, sans débat ni vote secret, voilà ce qui m’est venu ce matin.

Top 3 du bêtisier, le gagnant est :

 

Il va falloir rattraper le retard

 

Mais de quel retard parle-t-on ? Celui des remplir les poches des ultra-riches ? C’est idiot, ils sont déjà ultra-riches, ce ne sont pas quelques milliards de plus ou de moins qui vont changer quelque chose pour eux. Une anecdote à ce sujet : quand j’ai fait le grand détour professionnel de près de 10 ans dans le conseil en gestion de patrimoine, je suis resté scotché par la réaction de l’un de mes clients. En 2009, je fais son bilan patrimonial et constate qu’il avait perdu plus de 200 000€ en quelques semaines dans ses contrats d’assurance vie (ben oui, la bourse s’était cassée la figure, vous vous rappelez). Ce qui m’a étonné, c’est sa réaction : “même pas mal”. 200K€ de moins, cela ne semblait en rien le toucher. En fait, cet argent est totalement virtuel dans l’esprit de l’investisseur qui a plus d’argent que nécessaire pour sa vie quotidienne. J’ai connu cela aussi, dans une vie lointaine, quand j’avais des actions Gemplus, montées au firmament de la bourse et descendues aux enfers. Ca monte, ca descend et cela ne veut rien dire. Qu’est-ce que ça change de le concret de la vie de tous les jours de celui qui a beaucoup d’argent ? Rien.  A part des projections mentales du genre “je suis plus riche” ou “je suis moins riche”. Aucun retard à rattraper donc pour les riches.

 

Dans le propos que j’ai lu, le corollaire de “rattraper le retard” semblait être “travailler plus” ce qui est une stupidité supplémentaire de mon point de vue. Travailler plus signifierait créer plus de valeur… pour qui ? Pour les plus riches ? On vient de voir que cela ne servait à rien à part quelque projections mentales de quelques individus, et ces projections mentales-là franchement, ça intéresse qui ?

 

Retard de quoi ? Arrêtons nous un instant sur l’éducation. Pourquoi faudrait-il qu’à tel âge, un enfant sache absolument ceci ou cela ? Qu’est-ce que cela change qu’il le sache 3 mois ou 3 ans plus tard ? S’agit-il de rassurer les parents qui veulent que leurs enfants soient dans la norme ?Quelle norme ? Notre rôle d’adulte est-il plutôt de nous occuper de rendre nos enfants autonomes ? J’aime bien raconter que j’ai changé d’école en classe de 3ème. Je suis arrivé en cours d’anglais : tout le monde parlait, tous les élèves s’exprimaient dans la langue de Shakespeare et moi, je ne comprenais pas un seul mot de ce qui se passait. Pas 1 mot ! Quelques années plus tard, je démarrais une carrière à l’international. J’ai managé des équipes basées dans de multiples pays, en anglais bien sur. Qu’est-ce qui va faire l’histoire de nos enfants ? Est-ce la projection de nos peurs ? Devons-nous leur bourrer le crâne, ou miser sur l’éveil, tôt ou tard, de leur intérêt à se prendre en main ? Devons-nous leur apprendre l’usage du compas ou leur faire ingurgiter une encyclopédie ?  Stimuler leur curiosité et leur discernement ou leur faire obtenir tel diplôme avant tel âge ?

Sincèrement, de quel retard parle-t-on ? Coronavirus ou pas, la vie coule entre nos doigts. Sommes nous en retard pour accélérer ce TGV qui fonce vers un mur que nous avons maintenant clairement identifié ? Sommes-nous en retard pour aller serrer la paluche de la camarde ?

 

Sommes-nous en retard pour transmettre la joie me semble en effet une meilleure question…

 

Top 3 du bêtisier, le 2ème lauréat est : 

Le PIB a chuté de 5,8% au premier trimestre

 

Le PIB intéresse qui ? Les économistes surement. En addition du “retard précédent à rattraper”, en quoi la chute du PIB intéresse-t-elle le citoyen lambda dont je suis. On m’explique depuis que je suis adulte que cet indicateur est celui que nous devons tous regarder. Mais sincèrement, en quoi cet indicateur change-t-il quelque chose à ma vie quotidienne ? Le PIB a chuté et alors. Est-ce que ça aura des conséquences pour moi ? Peut-être, peut-être pas.  Pendant les crises, certains sortent leur épingles du jeu et en profitent pour s’enrichir. Le PIB ne les impacte pas. Pendant les crises, certains tombent dans la misère. En quoi le PIB les intéresse-t-il ?

 

Nous avons décidé, nous avons donné notre accord pour mettre le PIB en haut de tous les indicateurs. Quand je vois danser des enfants de la vidéo ci-dessus, je me demande si on ne devrait pas mesurer les sourires (longueur, hauteur, durée) plutôt que les chiffres d’affaires, les soi-disant richesses accumulées. C’est quoi la richesse ? Un ami coach me disait : “il y a des gens riches, il y a des gens qui ont de l’argent”… Devrions nous enfin ajouter quelque autre indicateur comme a osé faire le Bouthan, petit pays dont tout le monde se fout, qui mesure le Bonheur National Brut. Le PIB mesure-t-il le progrès ou la vitesse à laquelle nous sommes en train d’appauvrir notre capital commun, notre planète ?

 

J’entends d’ici les détracteurs et autres critiques qui, du haut de leurs grandes responsabilités, vont me jeter des “tu es un doux rêveur”, ou encore “tu n’es pas dans la réalité”, et rajouter quelques attaques condescendantes. Ceux qui savent sont-ils ceux qui ont de l’argent ? Savent-ils puisqu’ils ont de l’argent ? L’argent est la démonstration éclatante du savoir, n’est-ce pas ? Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le président de la plus grande puissance économique mondiale en mai 2020. Savoir ce qui est essentiel est-il l’apanage des puissants et des riches ? La question est-elle de se demander si on est un doux rêveur, ou s’il est opportun de changer nos programmes automatiques, surtout si on a un diagnostic terrifiant, et comment le faire…

 

J’invite à écouter cette vidéo d’Aurélien Barrau, astrophysicien, pour illustrer le propos. Il remet brillamment quelques pendules à l’heure sur le PIB.

 

 

Top 3 du bêtisier, le 3ème lauréat est : 

Le gouvernement va nous donner des masques

 

Je reste toujours sans voix devant les agressions faites envers nos gouvernements démocratiques. Critiquer est une chose, agresser (voire menacer comme je l’ai vu en écoutant un débat à l’assemblée nationale) en est une autre. Quand on parle du “gouvernement”, de quoi parle-t-on : d’une paire de dizaines de ministres, quelques secrétaires d’état. Oui, le gouvernement, ce sont quelques dizaines de personnes qui ont la charge de piloter une administration de millions de fonctionnaires, pour servir la chose publique, le bien commun.

 

Est-ce que le gouvernement va nous donner des masques ? Disons 30 personnes distribuant des masques à disons 60 millions d’habitants pour rendre le calcul simple. Soit 2 millions de masques à distribuer pour chaque membre du gouvernement ! Je plaisante bien sur : le gouvernement ne va pas distribuer de masques ni gratuitement, ni contre de l’argent. Ils sont une trentaine, peut-être un peu plus… A force de personnaliser les problèmes d’état sur un groupe restreint de représentants de la chose publique, enrichit-on le débat ou développe-t-on la haine ordinaire ? Au sommet de l’état, un petit groupe de personnes peut-il résoudre tous nos petits et grands soucis ? L’état peut nous aider, sous réserve de nous souvenir que l’état est un ensemble de services que nous avons collectivement décidé de mettre en commun. Sous réserve de nous souvenir que nous confions la garde de l’état à quelques personnes, pendant une durée très limitée (quelques années) au regard des enjeux à traiter pour les prochaines générations. Nous pouvons demander plus au gouvernement : ce n’est pas à la trentaine ou quarantaine de personnes qui ont la charge actuelle que nous le demandons, c’est à nous-même. Ce que le gouvernement décide, sous toutes les pressions contradictoires, est mis en oeuvre par les organismes multiples de la chose publique avec notre argent, ou ce qui est terrible avec des dettes léguées à nos enfants. Ce n’est pas le ministre de la santé lui-même qui va m’apporter un masque dans ma boite aux lettres, qu’il aura payé de ses propres deniers.

 

Le gouvernement est-il à l’image de ce que nous avons collectivement décidé ? Est-il correct de toujours soupçonner ceux qui nous gouvernent de mauvaises intentions ? Peut-on objectivement réfléchir à comment nous résolvons les petits et grands problèmes de nos vies personnelles et professionnelles, avant de condamner, dans la tempête, ceux qui ont la responsabilité du gouvernail du bateau ? Peut-on imaginer un instant que beaucoup de ceux qui nous gouvernent font au mieux de ce qu’ils peuvent, avec sincérité, dans un océan de complexité ? Bien sur, il existe des méchants pas beaux qui ne cherchent qu’à remplir leur poche et leur gloire. Ceux-là doivent descendre de leur trône, au plus tôt. Je reste convaincu que la plupart  de ceux qui nous gouvernent en entreprise et en politique, font de leur mieux.

 

Pour finir sur ce thème, je vous propose d’écouter l’extrait du discours inaugural de Kennedy à la présidence des Etats-Unis : “ne vous demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour l’Amérique”.

 

 

C’est mon top 3 de ce matin, ce n’est pas la vérité 🙂

Et vous, quel est votre top 3 du bêtisier actuel ?